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Dates
25 septembre au 7 octobre 2001
Lieu
Media Z Lounge at the New Museum of Contemporary Art
583 Broadway, New York 10012
Tél.: 212-219-1222
(métro : Prince St. ou Broadway-Lafayette St.)

 

Avant-propos

L'exposition Emplacement / Déplacement, présentée au Media Z Lounge du New Museum of Contemporary Art, réunit sept projets récents réalisés par des artistes québécois. Les oeuvres que nous avons sélectionnées traitent des concepts de lieu et de non-lieu – thème au coeur de plusieurs pratiques artistiques sur le Web à l’heure actuelle – et tissent des rapports entre le cyberespace et les espaces réels que sont le Québec et la ville de New York.

Cette exposition devait figurer dans la programmation de l'événement Québec New York 2001, annulé en raison de la catastrophe survenue au World Trade Center le 11 septembre dernier, il y a de cela à peine quelques jours... Nous l'avons conçue au cours de l'année qui vient de s'écouler et il s'en est fallu de peu qu'elle ne voie pas le jour. Il a été décidé avec l'équipe du New Museum de joindre nos efforts afin de concrétiser ce projet malgré le contexte troublant dans lequel il s'inscrit désormais. Nous n'avons pas disposé d'un recul suffisant pour tenir compte de cette catastrophe immense sur le plan humain dans la conception de l'exposition. Certainement, toute question touchant la géographie, la localisation et le déplacement porte un tout nouveau sens à présent...

Nous sommes profondément bouleversées par les événements récents et le désarroi que nous ressentons ne peut être exprimé qu'imparfaitement dans ces lignes. Nous espérons simplement que cette volonté d'aller de l'avant, partagée par nos amis new-yorkais, témoigne d'un désir de continuer et espérons que l'avenir nous réserve des temps plus sereins.

 

Valérie Lamontagne & Sylvie Parent
Commissaires de l'exposition
25 septembre 2001

 

 

LOCALISATION ET CYBERESPACE

Expositions et géographie

Nous avons conçu cette exposition à l'occasion de Québec New York, événement comprenant un vaste ensemble de manifestations culturelles destinées à mettre en valeur la création québécoise. Dans un tel contexte - où la création émanant d'un lieu géographique est diffusée dans un autre -, il nous a semblé opportun d'examiner les rapports entre les lieux physiques mis en cause dans ce projet (le Québec et la ville de New York) et le(s) lieu(x) expérimentés dans le cyberespace, que l'on dit ambigu(s).

Le contexte dans lequel se concrétisent les projets culturels a toujours un impact sur la conception d'un événement et sur la lecture de celui-ci. Les manifestations culturelles " nationales " ou " régionales " offrent une grande visibilité à des productions localisées géographiquement grâce aux efforts de diffusion déployés, qui sont souvent considérables. De tels événements visent à extérioriser la création issue d'un même pays et du même coup à la mettre à l'épreuve et à la valoriser, tout en affirmant parfois, dans une certaine mesure, une identité nationale ou locale. Le lieu d'origine - la localisation - devient un élément de lecture prépondérant parce que ces événements donnent une visibilité au lien entre les créateurs et concepteurs et leur lieu géographique, et proposent que cette association a un sens.

Par ailleurs, les expositions internationales, où l'origine géographique des participants n'est pas un critère fondamental sur le plan conceptuel, comportent tout de même, généralement, une sélection élargie de réalisations locales. C'est donc dire que les contextes de production et de diffusion de l'art demeurent des paramètres significatifs, que cette question de situation géographique soit au cœur d'un projet de diffusion ou pas. Ainsi pour plusieurs raisons, la création sur le Web n'est pas dissociée du lieu géographique d'où elle est issue, aussi surprenant que cela puisse paraître a priori. En effet, même si les œuvres conçues pour le Web, ou les expositions d'art Web, paraissent se défaire de toute attache géographique, les individus impliqués, et par conséquent leurs réalisations, n'en sont jamais tout à fait affranchis.

Géographie et Web

Si le Web peut être accessible de n'importe quel endroit sur la planète, dans la mesure où les conditions économiques et technologiques le permettent - et c'est là peut-être que la géographie définit le plus radicalement ceux qui sont inclus dans le cyberespace -, le contenu qui y est diffusé n'est pas dégagé pour autant des liens entre l'individu et son lieu géographique. La manifestation la plus évidente de l'origine des contenus disséminés sur le Web est la langue utilisée pour la communication, mais bien d'autres traits culturels font aussi surface dans cet espace.

" Les gens, leurs lieux de résidence, de production et de consommation ne sont rendus que partiellement libres de toute attache par les NTIC; la logique spatiale moderniste est fondamentalement perturbée mais pas dissoute dans une logique de " non-espace ". (…) L'espace géographique est en train d'être complété par un espace virtuel qui permet aux gens et aux organisations d'être plus flexibles dans leur relation aux géographies de l'espace réel."1 Le cyberespace et l'espace géographique ne sont pas des royaumes séparés, ils sont interreliés et se nourrissent d'expériences vécues dans l'un ou l'autre.

Il est commun d'entendre dire que l'expérience du Web est délocalisée, qu'elle donne l'impression de se trouver n'importe où, partout et/ou nulle part. En effet, les moyens de télécommunication comme le Web engendrent ce sentiment de se déplacer sans avoir à se mouvoir physiquement. L'engagement dans le cyberespace suspend la conscience spatiale, dans la mesure où le lieu d'origine, le point d'arrivée et tous les relais empruntés par le réseau s'effacent au profit des contenus recherchés. Il arrive toutefois que la localisation devienne plus manifeste, et c'est autour de ces questions que nous avons conçu l'exposition.

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Lorsque je regarde les œuvres regroupées sur les sites Web d'expositions et d'événements - par exemple, http://net.artmadrid.net/ ou http://www.mediamodell.c3.hu/ , je sais très bien où je me " situe " et je peux identifier le " relais " géographique qu'empruntent ces réalisations. Il en va de même avec http://www.deplacement.qc.ca/… Dans un texte en ligne très éclairant intitulé location=yes, Olia Lialina explique les effets de sens découlant du nom de domaine apparaissant dans la barre d'adresse sur l'identification et la localisation, c'est-à-dire l'appartenance. Le nom de domaine qui apparaît dans la barre d'adresse constitue un des points d'entrée, souvent déjà marqué par sa situation géographique (suffixe national). L'engagement dans un site Web fait souvent ressortir cette localisation, à son tour, par d'autres moyens.

D'un point de vue bien terre-à-terre, il est probable que les artistes et concepteurs ont plus d'occasions de se fréquenter dans une même ville et d'échanger dans les festivals en nouveaux médias, dans les centres de production, dans un café…, même si leur support est le Web et qu'une bonne partie des échanges se produit sur Internet. Le fait de passer le plus clair de son temps devant un ordinateur n'exclut pas ce type de réseautage. Le milieu des arts électroniques se bâtit lui aussi dans le monde physique, avec des gens en chair et en os.

La géographie compte, la localisation a bel et bien un impact sur la production et la diffusion d'un art que l'on dit immatériel et désincarné. Les points de départ et d'arrivée des contenus sur le Web sont "localisés" parce que les individus qui conçoivent ceux-ci et ceux qui les consultent sont situés géographiquement. Même si les relais empruntés par ces pages Web sont nombreux, les couloirs chargés, les ponts encombrés - pour utiliser des métaphores au sujet de leur déplacement, analogies bien tangibles pour référer à une circulation de données impalpables -, la destinée d'une page Web est de se retrouver sur un autre ordinateur bien matériel, puis un autre, situés en différents points de la planète, devant d'autres individus localisés géographiquement.

La présentation d'une exposition d'art Web réunissant des artistes de la scène locale dans un autre lieu, un autre pays, une autre culture ne diffère pas totalement d'autres contextes d'exposition. Elle exige tout autant de se déplacer, de prendre du recul, de prendre conscience de la distance et de la différence, de se mesurer à l'autre, de prendre conscience de soi, ailleurs. Elle demande aussi de déplacer le cyberespace dans l'espace réel et vice versa, de les confronter, de les faire dialoguer.

Emplacement/Déplacement

L'espace du Media Z Lounge du New Museum nous a donné l'occasion de présenter des projets conçus pour le Web, de projeter une œuvre sur écrans plasma, et d'occuper un espace physique. Il s'agissait d'une situation qui favorisait précisément ces rencontres entre le cyberespace et le lieu d'exposition et qui demandait d'examiner ces questions.

Grâce à un dispositif de décalage spatio-temporel, s(e)izing nyc (1 : 10 000 : 1), l'installation interactive du collectif Atelier in situ, faisait prendre conscience de la présence actuelle et virtuelle du spectateur, faisant ainsi écho à l'expérience du Web. C'est également à une prise de conscience de soi, de l'ici et maintenant, que nous invite le projet RESTAREA de Nancy Tobin, en forçant l'immobilité du visiteur. L'œuvre Everywhere/tout par tout de Johnny Ranger et Bill Sullivan propose pour sa part une archéologie de l'identité au sein des espaces réel et virtuel menant, là encore, à une prise de conscience de soi dans l'espace.

HistoiresSansFin de Yan Breuleux, tant dans sa version Web que dans sa version DVD, met le visiteur en face des processus de globalisation et d'homogénéisation auxquels participent les moyens de télécommunication comme le Web, l'amenant à s'interroger sur la place de l'individu et du "local" dans ce grand schème. Pour sa part, Green, du collectif AE (Stéphane Claude et Gisèle Trudel), propose d'envisager sous une autre perspective les lieux dans lesquels nous vivons, de les inventer, de les redéfinir, de reconsidérer les rapports engagés avec l'espace vécu. Le lieu créé dans Utopia PKWY de Brad Todd associe par ailleurs l'individuel avec un espace spécifique, invitant à se faire une place dans le cyberespace, à concevoir des lieux marqués par l'individualité, tout en offrant un univers riche sur le plan de l'imaginaire. Enfin, le Silophone du collectif [The User] convie à matérialiser l'espace par l'intermédiaire du temps, à s'approprier l'espace par la participation, l'inclusion et la différence et à créer des ponts entre l'espace et le cyberespace.

Tous ces projets et les liens qui peuvent être tissés entre eux, aussi bien dans le cyberespace que dans l'espace dit réel, révèlent les rapports entre l'individu et les lieux qu'il occupe et remettent en question l'expérience de délocalisation dans le cyberespace. Ils invitent à identifier les espaces fréquentés et les rapports élaborés avec eux, à établir des liens entre le cyberespace et l'espace réel. Ils proposent d'examiner les expériences de localisation, de délocalisation et de relocalisation et d'envisager des continuités entre elles.

Sylvie Parent

Note

1. Martin Dodge et Rob Kitchin, Mapping Cyberspace, Routledge, Londres et New York, 2001, p. 15.

 

EMPLACEMENT/DÉPLACEMENT

C'est un peu ironique que j'aie passé une bonne partie de l'été à transporter mon ordinateur portatif d'une ville à l'autre, de pays en pays, dans des ateliers tranquilles et des cafés bruyants - tout au long de mon interminable parcours (ou procrastination) pour compléter les textes du catalogue d'Emplacement/Déplacement. En fait, j'en suis venue à considérer mes déplacements constants et mes changements géographiques comme étant endémiques, sinon nécessaires, à ma compréhension des notions d'emplacement, de déplacement, d'espace, de lieu et de temps. Circulant tour à tour en auto, en autocar, en train, en avion, en bateau, à bicyclette et réapprenant même par moi-même à faire du patin à roulettes (ancienne manière), j'ai été frappée par les multiples façons dont la perception de mon environnement changeait dépendant de mon mode de transport. Alors que les villes se transformaient points minuscules quelques minutes après le décollage et que certains trottoirs s'avéraient des territoires parfaits pour la pratique du patin à roulettes, je me suis mise à ne rien prendre pour acquis autour de moi. En effet, selon la première loi du mouvement de Newton, "un objet immobile demeurera immobile et un objet en mouvement continuera son mouvement avec une constante vélocité".1

Faisant référence à Roland Barthes, Jean Baudrillard compare la technologie à un véhicule dans lequel nous naviguons dans notre propre "bulle" individuelle, où le tableau de bord joue le rôle de console et "le paysage se déploie tout autour comme un écran de télévision".2 Nous devenons ainsi immédiatement conscients de la distance qui nous sépare de la réalité "tangible" lorsque nous sommes en interaction avec la technologie, de même que de l'analogie entre le mouvement et la culture de l'information. C'est aussi comme si le fait même de participer à la technologie sous-entend un mouvement constant allant des données, à la source, aux points de référence et aux vecteurs changeants de l'information. Slavoj Zizek renverse cette logique en comparant un voyage en auto à l'effet cinéma, observant que "[...] quand nous sommes assis en toute sécurité dans une auto, derrière les fenêtres fermées, les objets à l'extérieur sont pour ainsi dire transposés dans un mode différent. Ils semblent être fondamentalement "irréels", comme si leur réalité avait été suspendue, mise entre parenthèses - bref, ils semblent être une sorte de réalité filmique projetée sur l'écran de la vitre."3 Cette comparaison est symbolique dans la mesure où la "technologie" est un prolongement de la réalité et vice versa. Commentant les représentations offertes par la science-fiction, Martin Dodge et Rob Kitchin nous rappellent que "faire une distinction, ici, entre le réel et le virtuel devient plus ardu puisqu'il n'y a pas d'espace réel où se retirer; il ne s'agit pas simplement d'un assemblage de virtuel (en ligne) et de réel (hors ligne). Les notions modernistes de neutralité, d'objectivité, d'espace mesurable se dissolvent ainsi pendant que les systèmes de savoir qui supportent ces notions s'effondrent. Ici, l'espace, en termes géographiques humains, n'a de sens qu'en tant que spatialité : produite, contestée et éphémère."4

Un des principes de cette exposition vise à cartographier des "territoires" dans le cyberespace, tout en questionnant l'importance des frontières et des distinctions culturelles/nationales telles que vécues par le biais des technologies d'information. Cependant, "la cartographie est un processus qui crée, plutôt qu'il ne révèle, le savoir; conséquemment, des décisions se prennent concernant ce qui est inclus et ce qui est exclu, de quoi aura l'air la carte et ce que veut communiquer cette carte".5 La "carte" proposée par Emplacement/Déplacement réunit des artistes travaillant sur l'idée d'emplacement et les notions d'"être" et d'"agir" sur le Web. Il s'agit d'une carte qui répertorie des questions qui nous concernent tous, comme l'écologie (Green) et la mondialisation (HistoireSansFin), ainsi que des lieux où nous nous retirons pour rêver (everywhere/tout partout) et une biographie (Utopia PKWY). C'est aussi une carte qui indique des sites que nous avons négligés comme collectivité, comme les aires de repos (RESTAREA) ou les architectures dysfonctionnelles (Silophone). Finalement, la carte présente également de nouveaux points de vue sur l'"emplacement" et sur la grille urbaine, en particulier en rapport avec la ville de New York (s(e)izing nyc 1 : 10 000 : 1).

L'Internet est un nouvel espace en pleine expansion, habité par une myriade de croyances, d'objectifs, de souvenirs, de messages, et du désir de communiquer au delà des géographies. Pour les artistes, l'Internet est un médium de production, de diffusion et de communication sans précédent. Comme le remarque John S. Weber, "l'Internet constitue le caractère de remplacement de l'art contemporain, et l'expression ultime d'une culture accrochée aux données et enivrée d'images. Il donne aux artistes visuels plus de pouvoir pour produire, emprunter, s'approprier, manipuler et diffuser des images et des idées que les fantasmes les plus utopiques de la période analogique d'avant les réseaux."6 Les géographies (qu'elles soient celles réelles du Québec et de New York, ou celle virtuelle de l'Internet) proposées par Emplacement/Déplacement visent ainsi à dissoudre la "bulle" à travers laquelle nous faisons l'expérience de la technologie, de la culture et de nous-mêmes.

Valérie Lamontagne

Notes

1. Raymond A. Serway, Physics for Scientists and Engineers with Modern Physics, Saunders College Publishing, 1990.
2. Jean Baudrillard, "The Ecstacy of Communication", Semiotext(e), New York, 1988, p. 13.
3. Slavoj Zizek, Looking Awry: An Introduction to Jacques Lacan through Popular Culture, The MIT Press, Cambridge (Massachusetts), 1991, p. 15.
4. Martin Dodge et Rob Kitchin, Mapping Cyberspace, Routledge, Londres et New York, 2001, p. 191.
5. Martin Dodge et Rob Kitchin, op.cit., p. 75.
6. John S. Weber, "Beyond the Saturation Point: the Zeitgeist in the Machine" in 010101: Art in Technological Times, San Francisco Museum of Modern Art, 2001, p. 21.